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Marathon de Paris 2001
 

3h 25' 01"

Classement général :

4.187 sur 27.477

Classement catégorie :

1.509 sur 6.846

Marathon de Paris 2001

A l'issue de mon premier marathon, je me suis promis de donner suite à cette aventure. Nous sommes au début de l'automne 2000, mon sponsor et l'organisateur du Paris-Marathon me contactent, simultanément, pour l'inscription à l'édition 2001. Sans hésiter, je réponds par l'affirmative. Cette fois, je consulte un médecin du sport pour m'assurer de toute éventuelle proscription. Le verdict est un feu vert. Le toubib m'a juste conseillé de diminuer mon poids de 2 à 4 kg. Les fêtes de fin d'année et les bons repas copieux sont proches et m'entendent d'une autre oreille. J'opte pour un programme d'entraînement léger que je vais modifier, en intensité, à partir de janvier 2001. Je surveille tant bien que mal mes prises de calories inutiles.

Au mois de mars, un ami allemand m'invite à participer avec lui à une course de 10 km, organisée par la firme Mercedes, sur la rive droite du Rhin. Avec une météo des mauvais jours, je boucle la distance en 45 minutes. C'est ma première compétition dans cette distance. Le reste de mes courses se passe exclusivement en solitaire. Le bord du Rhin et sa digue sont les lieux privilégiés de mes entraînements. Qu'il neige, pleuve ou qu'il vente, mon programme est appliqué à la lettre, plutôt au mètre et à la seconde près. Je me sens bien dans ma peau, plus léger et plus rapide que l'année précédente. Les distances et le cumul des kilomètres sont plus importants que par le passé. Quant à la diététique et à la science du fonctionnement de l'organisme, j'y plonge comme un étudiant assidu. La cuisine n'échappe non plus au changement ; mes menus deviennent spéciaux et inflexibles à table. Le rendez-vous parisien n'est qu'à quelques jours ; c'est le temps des bilans de la préparation et la prise des résolutions d'avant et pendant la compétition. Je compte faire un meilleur chrono. Une vingtaine de minutes de moins que lors de ma première participation est un objectif accessible. Se basant sur mon précédent résultat, l'organisateur me place dans le sas de départ des 3h30mn. Il va falloir courir la distance avec une moyenne de 5mn au kilomètre. Cette vitesse, je l'ai appliquée lors de mes longues sorties et elle s'est avérée tenable quand toutes les conditions sont réunies.

Paris, dimanche le 8 avril 2001. Il est 6h, Paris se lève et moi aussi. Mon deuxième rendez-vous avec la mythique distance est là. De la fenêtre de mon hôtel, je jette un coup d'œil sur le temps qu'il fait. La météo donne l'impression de ne pas faire de cadeau aujourd'hui, même pas pour le marathon de Paris qui fête ses 25 ans. Cette fois, je " trahis" mon sponsor dans le choix de mon équipement. J'opte pour une vraie tenue de marathonien. Je n'ai que faire d'un tee-short inadapté à la course d‘endurance. De ce fait, je ne me rends pas à la séance de photo-souvenir de l'équipe. Je prends mon temps à m'échauffer tranquillement dans les rues perpendiculaires à l'avenue des Champs Élysée. Pour cette édition, l'organisateur a supprimé les privilèges accordés aux sponsors et qui consistaient à placer avantageusement les coureurs sur la ligne de départ. Je rejoins mon sas après avoir montré mon dossard aux organisateurs. Je porte un vieux survêtement que je vais abandonner plus tard, juste à quelques minutes du coup de pistolet. Il est temps de prendre à petites gorgées ma boisson d'attente, une eau glucosée. Je n'oublie pas de faire quelques légers étirements. Entre athlètes, on se regarde et, de temps en temps, on échange quelques mots sur la météo qui nous attend sur le parcours. Les hauts parleurs émettent de la musique, une façon de rythmer nos échauffements. Soudain, un bruit sourd envahit le ciel, c'est l'hélicoptère pour la retransmission télévisée. Il est 8h50, l'ardeur du speaker monte d'un cran. 8h55, le spectacle ou le bal des survêtements balancés dans l'air commence. Je jette le mien. Le compte à rebours commence. Quelques voix se mêlent à celle du speaker :..3, 2, 1, partez ! Et c'est parti.

Comme à chaque départ, le rythme est élevé. Je cherche du regard les ballons des " lièvres", les meneurs d'allure ; ils sont derrière. J'aurai tout le temps et la distance pour prendre leur train. Pour le moment, je m'occupe de mes résolutions de course : le rythme cardiaque, le relâchement, la respiration synchronisée dans la cadence de mes foulées. Déjà un problème de taille : mon chrono ne me donne pas mes fréquences cardiaques. Pas de panique, je me dis que le cerveau garde en mémoire les rythmes des séances d'entraînement. Mais, il y a plusieurs types de séances et autant de différences rythmiques: endurance, résistance et vitesse. Celle du marathon se situe entre l'endurance et la résistance. Je ferme les yeux pour me remettre dans l'une de mes longues sorties. Pendant quelques instants, je murmure sans interruption: "comme à l'entraînement, sur la digue du Rhin , comme à l'entraînement, sur la digue du Rhin". Et le truc a fonctionné parfaitement. Je retrouve mes sensations. Les pointages se suivent et se ressemblent dans les intervalles chronométriques. Place de la bastille, et je suis à mon sixième km ; le chrono m'indique une petite avance sur mes prévisions. Pourrais-je continuer dans le même rythme ou dois-je modérer mon effort? A l'approche du 10è km, je ralentis pour attendre les meneurs d'allure des 3h30. Je me mêle au groupe et je les accompagne pendant quelques hectomètres. Non, ce rythme, je ne le sens pas comme je l'attendais. Je ne dois écouter que mes propres sensations. Je reprends mon rythme d'avant. Au 10è, je regarde le chronomètre : 48mn. C'est une avance de 2mn sur mes prévisions. Tout va bien. 15km, 16km, 17km et aucune difficulté, malgré cette pluie incessante. La pluie, la fine pluie, ne m'a jamais dérangé. Mon adversaire, surtout en course solitaire, c'est le vent, de face bien sûr. Rue de Charenton et la ligne du semi-marathon se présente comme une première indication d'un premier bilan de la course. Et l 'état de ma forme du jour? J'ai peur de me porter la poisse en pensant qu'elle est superbe. Je dois attendre encore l'essentiel de la course. Le plus dur reste à venir. Je fixe du regard le chronomètre installé sur une voiture des organisateurs : 1h 43'09''. Je me sens encore frais. Ce serait trop beau de rester sur ce rythme jusqu'à la fin. Place de la Bastille: 24 km et, bientôt, une légère descente qui va nous emmener sur les quais de la Seine. A gauche, sur l'autre rive, j'aperçois l'Institut de France et sa belle coupole ; ce lieu me rappelle un beau souvenir : une cérémonie de remise de prix ; et soudain, un sentiment de sécurité me conforte un peu. Plus loin, toujours à notre gauche, la silhouette de Notre Dame de Paris se détache à peine dans la brume. Au 25è km, la file du peloton devient très allongée et moins bavarde. J'ai l'impression que je vais trop vite, et à la catastrophe aussi. Mon chrono, qui n'arrive pas à me donner mes pulsations, m'indique cependant ma vitesse ; elle reste régulière au fil des kilomètres. Je rattrape et dépasse plusieurs coureurs, ceux qui baissent de régime, et plus le temps passe et plus ils deviennent nombreux. Voilà les tunnels, et je me dis que nous allons y vivre un rituel. Dans une semi-obscurité, tout le monde, ou presque, pousse des cris, amplifiés par le phénomène de l'écho. C'est le « ola » des marathoniens. A la sortie, la tour Eifel est à gauche ; sa silhouette se précise de plus en plus et c'est le ravitaillement du 30è km qui s'approche. Juste devant moi, un coureur essaie de toucher les mains tendues de quelques spectateurs ; il zigzague et provoque le mécontentement de quelques concurrents. Je n'aime pas courir à côté d'une personne qui ne tient pas rigueur de la discipline d'une course en groupe. En le dépassant, je lui fais remarquer la gêne et les éventuels croche-pieds qu'il risque de causer. Certains coureurs, pour tromper et oublier leur mal, font semblant de se porter bien en faisant l'intéressant. Au 30è km, le chrono est à 2h 25mn, c'est à peine croyable. Mes temps intermédiaires au km restent stables, je ne faiblis pas et ne perds aucune seconde. Mais, on n'est pas encore dans la zone où l'organisme se vide de toutes ses réserves énergétiques. Maintenant, c'est le physique et, après, ce sera le tour du mental. Il ne faut surtout pas penser à la fin du parcours, car celle-ci, lors d'un effort pénible, parait toujours à mille lieux devant. Le Trocadéro! j'ai le sentiment que les choses sérieuses vont bientôt commencer. Porte d'Auteuil, je cherche des yeux les chapiteaux qui abritent annuellement notre fameux Salon, d'art contemporain. J'essaye de m'accrocher à ce lieu, qui est le mien, pour y trouver une source non pas d'inspiration artistique mais de fuite devant mon appréhension du mur, du redoutable, de la panne, de la limite de l'organisme. Mais, la peur ne vient pas vraiment de la souffrance mais du risque de céder devant celle-ci et les conséquences morales qui s'en suivraient. Tiens! voilà le Bois de Boulogne, mais pas encore le mur, ou pas pour le moment. La pluie me reste toujours fidèle. Paris est gris ; cela m'est égal, je n'y fais pas de tourisme. L'arrivée, si arrivée il y a , va être belle et heureuse, même dans la pire des grisailles. Pour cette fois-ci, j'ai pris la résolution de ne pas négliger, après l'arrivée, la séance de massage, offerte par les organisateurs. Le marathon, ce n'est pas seulement une distance de 42,195 km. J'ai appris que la ligne d'arrivée n'est pas la fin d'une course. La récupération n'est pas synonyme d'inactivité ; elle se travaille aussi sur une aire de sport et à table. Pour le moment, je ne dois pas trop y penser, il faut courir et pouvoir finir. Dans le Bois de Boulogne, sur les sentiers entourant les lacs, tout devient vague et flou dans la tête. Ici, c'est la grande solitude : il n'y a pas de spectateurs, on ne parle plus entre copains, on court, et on court depuis l'éternité. Au 37è km, on est dans une phase que l'on peut appeler la terrible, l'impitoyable, la tragique. A l'inverse de la précédente édition, je ne sens pas de crampes et aucune idée d'abandonner. J'encourage du regard ceux ou celles que je dépasse. Le sentiment de solidarité existe et s'installe entre les concurrents dans les moments de souffrance. Le sentiment de concurrence n'est pas de mise dans de telles situations. On court contre et pour soi-même. Au 40è km, ça devient dur, très dur. Là, c'est bientôt la fin. J'essaye de donner tout ce qu'il me reste dans les jambes ; j'accélère et, au bout de quelques foulées, tout devient vague dans ma tête, je perds la sensation de mes pieds ; je ne suis plus là, je prends à peine conscience que je plonge dans l'évanouissement. Je mets fin à cette accélération, et je reprends mes esprits. Plus jamais ça! C'est mon cerveau qui, par prévention, s'est opposé à une dépense d'énergie supplémentaire. L'arme du cerveau, c'est la perte de connaissance ; celle du muscle, c'est la douleur. Celui-ci, quand il ne peut plus suivre, secrète les toxines et fait ainsi blocage par des crampes insupportables.

Dernier virage, puis l'avenue Foch et la ligne droite jusqu'à l'arrivée. Rien que 200m et l'incroyable va arriver : la délivrance, le bonheur. Je donne tout, je n'ai pas peur de tomber dans les pommes. Je vois de loin le chronomètre dressé au-dessus de la ligne d'arrivée. Je lis 3, ensuite un 2 ; je ne crois pas mes yeux. Je sprinte, mais sans être sûr que je vais plus vite ou seulement j'en ai l'impression. L'horloge égrène les secondes et je crains que le 2 se transforme en 3. Je termine en costaud. J'arrête mon chrono qui m'affiche un beau 3h 25' 00" ; 28 minutes de moins que l'année précédente. Je me laisse enlever la puce. Après la remise de la médaille honorifique, je me place dans la file d'attente pour la séance de massage ; non, cette fois-ci, je ne la néglige pour rien au monde. Et soudain les inévitables petites larmes. Je suis fatigué, très fatigué, mais vivant et heureux.